

Rencontre
ajouté le 2 avril 2010 - - Mots clés : Actualité, Rencontre, Sophie Woehl, CGPME
Sophie Woehl a le goût du risque et des responsabilités. Dirigeante de Kettela industrie, dans le Sundgau, cette femme de 48 ans s'est forgé une grande expérience de la reprise d'entreprises, toujours dans le secteur du bâtiment. Et depuis octobre2009, elle succède à Jean-Pierre Gallo à la présidence de la CGPME du Haut-Rhin.
Elle qui souhaitait initialement devenir avocate, ne regrette pas son choix de carrière: «Je crois que ce n'est finalement pas le métier où je me serais le plus épanouie». Aujourd'hui, Sophie Woehl est la dirigeante de Kettela industrie, une entreprise de serrurerie et de menuiserie aluminium à Roppentzwiller. Elle ne changerait pour rien au monde ni sa fonction, ni le domaine d'activité dans lequel elle évolue depuis plus de dix ans. «Ce que j'aime dans le secteur du bâtiment est le fait de construire, de travailler en équipe, de valoriser chaque individu. Et puis c'est un défi, c'est un monde d'hommes. Je suis assez fière d'être dans ce métier».
Reconstruire
Le mot «défi» revient souvent à la bouche de cette mulhousienne dynamique. Il a souvent dicté sa vie professionnelle. En compagnie de son mari, depuis 1996, Sophie Woehl a racheté quatre entreprises, toutes en difficultés, à l'exception de Kettela industrie. Un besoin de challenges. «C'est le goût de se lancer des défis. Ce n'est pas facile, cela prend du temps car il faut reconstruire une identité sur d'autres bases, il faut regagner la confiance des clients... Même lorsqu'on reprend une entreprise qui n'était pas en difficulté, c'est toujours une renaissance. Je préfère reprendre quelque chose qui existe. C'est plus passionnant pour moi que de créer», explique la dirigeante.
«Être une femme est parfois un atout»
En octobre2009, Sophie Woehl a relevé un autre défi: prendre la succession de Jean-Pierre Gallo à la tête de la CGPME du Haut-Rhin. Son élection à la présidence s'est déroulée dans le contexte délicat que l'on connaît: la démission de Jean-Pierre Gallo suite à sa mise en examen pour la gestion de son entreprise, Les Nettoyeurs Associés. Sophie Woehl aurait pu rêver moment plus confortable pour prendre la relève de l'organisation haut-rhinoise. Surtout qu'en tant que femme, le pari est peut-être encore plus ardu. «Nous sommes parfois obligées d'expliquer plusieurs fois les choses et de crier plus fort. Nous avons un angle de tir un peu différent de celui des hommes. Peut-être que certains ont du mal à comprendre notre fonctionnement. Mais être une femme est parfois un atout. On nous croit fragile, or nous sommes plus cartésiennes et solides qu'on ne le pense», analyse la présidente.
Partisane du dialogue
Elle est fière de représenter et de défendre les 350 adhérents de la CGPME du Haut-Rhin. Elle est fidèle à l'organisation depuis 1998 et milite dans le département depuis 2002. Ses motivations? Briser la solitude, rencontrer des chefs d'entreprises d'horizons différents et se faire entendre et respecter. Avec ses prises de responsabilités à la CGPME, Sophie Woehl est au coeur du dialogue et de l'engagement en faveur des entreprises. Un rôle qui convient parfaitement à cette femme qui ne compte pas son temps. «J'aime amener le dialogue avec les élus sur un territoire donné, même si cela prend du temps. Construire collectivement, cela m'intéresse». L'une des motivations qui a aussi poussé la dirigeante à se présenter au poste de présidente est le contexte de crise économique. Elle appliquera la méthode qu'elle a suivie dans son entreprise: aller de l'avant. Vu le personnage, cela ne surprend pas vraiment...
Comment créer des super PME en France? Bruno Retailleau a remis fin février un rapport à François Fillon sur ce thème. Le sénateur vendéen formule une centaine de propositions parmi lesquelles des ajustements fiscaux, la création d'un médiateur de l'entreprise, la mise en place de nouveaux dispositifs de financement ou d'une nouvelle culture de la coopération entre PME et grands groupes.
Votre rapport s'intéresse aux entreprises de taille intermédiaire, celles qui emploient entre 250 et 5.000 salariés. Qu'est-ce qui caractérise ces super PME?
En France, c'est le maillon faible. Nous avons au sommet 235 grandes entreprises qui rivalisent avec les plus grandes multinationales au niveau mondial. À la base, il y a 2,4millions de TPE et PME. Entre les deux, seulement 4.700 entreprises de taille intermédiaire. Celles-ci sont deux fois moins nombreuses en France qu'en Allemagne ou en Grande-Bretagne.
En quoi est-ce un problème?
Les entreprises de taille intermédiaire sont d'abord très performantes-tous les indicateurs le montrent-en matière de valeur ajoutée, d'exportation ou d'innovation. Elles sont par exemple deux fois plus productives que les PME. Au moment où l'on veut approcher un nouveau modèle de croissance et sortir de la crise, le trop faible nombre de ces entreprises nous handicape. Elles représentent également ce que j'appelle un capitalisme vertueux, très loin de ?l'économie casino? et de la spéculation financière. Elles ont le regard plutôt fixé sur le long terme, préfèrent toujours l'investissement au dividende, ont un modèle de développement qui est durable et sont enfin enracinées dans les territoires tout en étant présentes sur les marchés internationaux.
Pourquoi ces super PME sont-elles peu nombreuses?
La grande faiblesse de l'économie française, c'est que nos PME n'arrivent pas à grandir. Elles se heurtent à ce que l'on appelle un plafond de verre.
Que préconisez-vous alors pour les faire grandir? Votre première proposition, c'est que l'État leur donne de l'air...
C'est fondamental. Il faut instaurer une relation nouvelle entre les entreprises et la sphère publique. L'administration n'a pas suffisamment de culture économique en France. C'est pourquoi je propose de créer un médiateur de l'entreprise qui se comportera comme l'avocat des PME auprès des administrations. Son rôle sera d'assurer la défense et la promotion de l'entreprise. À chaque décision publique, il devra émettre un avis et mesurer l'impact des textes législatifs et réglementaires sur les entreprises. Les Chinois appellent la France le pays des lois tellement celles-ci sont instables dans notre pays. À l'imprévisibilité des marchés, on ajoute une imprévisibilité législative et réglementaire. D'où l'idée d'expérimenter un contrat ?croissance contre stabilité?. Celui-ci fixera le paysage fiscal pendant trois à cinq ans pour les entreprises qui se développent.
Vous voulez aussi modifier les relations entre grands groupes et PME. Comment faire?
On a un vrai problème en France. Il existe une relation de maître à esclave entre les grands groupes et les PME. Il faut passer du concept de sous-traitance à celui de co-traitance. Pour cela, je propose de revoir de fond en combles la vieille loi de 1975 et de créer un rôle de médiateur de la sous-traitance.
Vous appelez aussi à un meilleur accès aux financements des PME...
D'abord, il y a une urgence. Les entreprises vont présenter cette année des bilans qui seront encore plus médiocres qu'en 2009. Le risque, c'est que la Banque de France n'abaisse pas de façon systématique et mécanique la notation. Si elle ne le fait pas, cela va créer un effet d'engrenage catastrophique. Cela pourrait en effet amener les banques à couper l'accès au crédit d'un certain nombre d'entreprises. Ce qui est positif, c'est que Bercy est en train de sensibiliser la Banque de France à ce sujet. Par ailleurs, je me suis rendu compte que les entreprises françaises avaient en moyenne44% d'autofinancement de moins que leurs homologues allemandes. C'est un problème car les banques françaises jugent, certes, par rapport à la qualité des projets mais beaucoup plus par rapport aux effets de leviers liés à l'autofinancement. Donc, il faudrait, sous certaines conditions, abaisser le taux de l'IS à 15% lorsque le bénéfice est remonté en autofinancement.
De nouveaux outils de financement pour les PME pourraient aussi voir le jour ?
Une des idées qui a été réalisée par la banque de reconstruction publique en Allemagne, la KFW, est d'expérimenter une plate-forme d'émission collective d'obligations. L'idée c'est que les PME, en se regroupant et en bénéficiant d'une garantie d'Oseo, puissent avoir accès à des marchés financiers de façon très sécurisée. Autre proposition, liée à la directive Solvabilité 2. En rehaussant les règles prudentielles pour les assureurs, celle-ci est catastrophique pour la France. Les pays européens qui ont des fonds de pension ont réussi à les exclure de ces règles. Ils pourront donc continuer à alimenter les circuits économiques. Nous n'avons pas de fonds de pension et nos assureurs vont devoir se réfugier - ils le font déjà - derrière cette directive. Cela menace d'asphyxier les circuits de financements. Je propose donc de créer un nouveau véhicule, un contrat d'assurance-vie bénéficiant d'avantages, notamment en termes d'exonération fiscale.
En mars, Nicolas Sarkozy puis Hervé Novelli ont annoncé plusieurs mesures tirées de votre rapport. Ont-ils pioché dans l'essentiel?
C'est un bon début parce que le gouvernement a annoncé des réformes structurelles. Je pense au médiateur de la sous-traitance. Sur le financement, l'État va créer des instruments de quasi-fonds propres. Au niveau des exportations, il veut créer aussi de nouveaux dispositifs. Il reste toutefois encore beaucoup à faire. Ce qui est positif, c'est que le comité du gouvernement du 10mars dit que le gouvernement poursuivra dans les prochains mois ses travaux en vue d'adopter de nouvelles mesures pour le développement des entreprises de taille intermédiaire.
Pensez-vous que la loi peut tout régler ? Des questions d'ordre culturel n'expliqueraient-elles pas aussi la faible taille de nos PME?
Une grande part s'explique par le culturel, je suis complètement d'accord. C'est ce que j'ai constaté par exemple en Allemagne. Une part de la performance économique allemande ne trouve pas son explication dans une politique publique particulière. Elle s'explique par la culture du consensus, par la très grande décentralisation allemande. Le secret de la réussite des entreprises est dans l'atmosphère qu'elles respirent. Cette atmosphère, c'est la mentalité, l'ambiance culturelle, le goût du travail bien fait, l'esprit d'entreprise. Hervé Novelli et Christine Lagarde ont fait du bon travail. Il y a effectivement déjà un changement qui s'inscrit dans un certain nombre de dispositifs. Mais, vous savez, la culture pèse, au-delà du ministre...
Le rapport de Bruno Retailleau est disponible sur le site :www.minefe.gouv.fr/services/rap10/100222eti.pdf
Propos recueillis parStéphane Vandangeon
Être élue présidente de la CGPME du Haut-Rhin dans le contexte que l'on sait (démission de Jean-Pierre Gallo suite à ses ennuis judiciaires concernant son entreprise), n'est-ce pas difficile?
J'avais déjà travaillé avec Jean-Pierre Gallo. J'étais présidente de la commission formation de notre organisation. C'est une suite. On n'enterre pas quelque chose, on prend le relais, on met son style et on progresse. Ce qui m'a motivée à prendre ces responsabilités demeure aussi la situation de crise économique. Il fallait qu'on passe à la vitesse supérieure au niveau syndical.
La CGPME n'a-t-elle pas trop souffert de l'épisode Gallo en termes d'image?
Non, je ne crois pas. Nous n'avons pas perdu d'adhérents. Nous n'avons pas perdu d'aura. Notre président national Jean-François Roubaud vient en mai. On termine simplement une époque et on en entame une autre. La priorité reste la survie des entreprises.
Combien de femmes en France occupent le poste de présidente à la CGPME?
Nous ne sommes que 18 en France à occuper ce poste. Cela demande du temps, donc c'est difficile pour des femmes avec des enfants en bas âge. Et puis, il faut dépasser certains clichés de la vie familiale: lorsque la femme est plus à l'extérieur que son mari, parfois ce n'est pas accepté au niveau du couple.
Quels sont les dossiers qui occupent la CGPME du Haut-Rhin aujourd'hui?
Depuis le mois de novembre, nous avons restructuré la CGPME au niveau Alsace pour travailler davantage le département du Bas-Rhin. Le président de la CGPME Alsace, Georges Waltz, est bas-rhinois. Le deuxième chantier est l'élection des Chambres de commerce, officiellement en décembre prochain. Nous réfléchissons à une liste commune avec le Medef pour faire avancer les entreprises dans un contexte plus serein. Ce n'est pas la guerre entre la CGPME et le Medef, il y a un respect mutuel. L'autre question qui nous préoccupe est «comment rendre notre territoire économique plus fort?» Nous devons nous montrer plus offensifs pour valoriser les entreprises. Nous devons nous atteler au problème des fonds propres, de l'export, de l'innovation des PME. Faire grandir les entreprises fera grandir la CGPME.
Les syndicats patronaux ont-ils encore plus de responsabilités en temps de crise?
Le syndicat peut donner des pistes d'actions pour les chefs d'entreprises qui sont en difficultés. On peut aider mais on ne peut pas faire «à la place de». Mon souci en tant que présidente est de donner des conseils et des pistes d'actions concrètes qui donnent des résultats.
1962
Naissance à Mulhouse
1983
Licence en droit
1991
Maîtrise en psychologie du travail
1996
Rachat d'une entreprise à côté de Belfort
1998
Entre à la CGPME
1999
Rachat d'une entreprise de charpente métallique à Sierentz
2004
Rachat d'un cinéma d'art et essai à Guebwiller
2009
Rachat de Kettela industrie (serrurerie et menuiserie) à Roppentzwiller. Election à la présidence de la CGPME du Haut-Rhin
Elle aime... - Les films d'auteurs, surtout les films allemands d'après-guerre. «J'ai beaucoup appris sur l'Allemagne par le biais de ces oeuvres» - La littérature classique - La cuisine innovante et la cuisine alsacienne: «Je ne résiste pas à un bon baeckeoffe» - La musique classique, Mozart entre autres... Elle n'aime pas... - La lâcheté - Suspendre le linge - Faire les courses - Le rap et le reggae - Elle n'aime plus trop faire la cuisine
Julie Giorgi
JDE | Édition Haut-Rhin 68 | 2 avril 2010

