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«La peur de l'échec empêche nos PME de devenir mondiales»

ajouté le 2 mars 2012  - 

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«La peur de l'échec empêche nos PME de devenir mondiales»

Développant le réseau social professionnel Viadeo aux quatre coins du monde, Dan Serfaty en est convaincu:les entrepreneurs français sont doués. Ne leur reste qu'à dompter la peur de l'échec pour vraiment rayonner.


La start-up Groupon valorisée à 12,7milliards de dollars, Facebook a près de 100milliards... Est-ce le retour de la bulle internet des années 2000?
Non. En 2000, les valorisations étaient basées sur le nombre d'utilisateurs d'un site. On pensait que là où il y avait un membre, un visiteur, il y avait forcément des revenus à la clé. Tout était basé sur le potentiel. Aujourd'hui, c'est différent: Facebook fait 3,7 milliards de dollars de chiffre d'affaires. Toutes les start-up fortement valorisées font de l'argent et sont souvent rentables. C'est du réel! Et puis, lorsqu'on utilise un multiple de 1 à 3 de son chiffre d'affaires pour évaluer une société «classique» qui affiche 3 à 6% de croissance par an, est-il aberrant de prendre un multiple 5 à 10 fois supérieur lorsqu'une entreprise progresse de 100% chaque année? Pour moi, non. En revanche, si ces multiples restent les mêmes dans cinq ans, je serai plus dubitatif: le web aura du mal à maintenir de tels rythmes de progression à cet horizon.
Vous qui naviguez entre Paris, la Silicon Valley et la Chine, pensez-vous que les entrepreneurs français soient «largués»?
La réalité, c'est que les entrepreneurs, les managers et les ingénieurs français sont bons. Mais ils souffrent d'un carcan culturel qui les empêche de prendre des risques, parce que l'échec est mal vécu en France, que cela soit d'un point de vue familial, professionnel ou bancaire. Pour un entrepreneur américain, l'échec, c'est comme la cicatrice pour Al Capone: un signe de crédibilité. Du coup, une «belle boîte» née en France restera franco-française dans 99,9% des cas. L'entrepreneur qui la dirige n'osera souvent pas, à cause de ce carcan, prendre les risques supplémentaires pour un faire une boîte mondiale.
Le coût du travail qui frappe la compétitivité de l'industrie française, vous le ressentez dans le web?
Non. Un ingénieur/développeur français, même chargé à 50%, il va coûter 100.000dollars par an. Le même ingénieur aux États-Unis, dans les bassins d'emplois high-tech, va me coûter 120.000dollars. Pourquoi? Parce que là-bas, la vie est plus chère et la concurrence plus rude. À compétences égales, c'est beaucoup plus cher de monter une équipe dans la Silicon Valley qu'à Paris. Après, on peut se tourner vers des pays low-cost, mais le niveau de compétence n'est pas toujours aussi bon en volume et qualité.
Les entreprises numériques françaises souffrent-elles d'un déficit de financement?
Pour les jeunes entreprises, la situation est assez bonne. Les dispositifs de défiscalisation ont joué leur rôle. Désormais, en fonction de son stade de maturité et de la qualité de projet, il est possible de trouver jusqu'à 5millions d'euros. Mais dès qu'on a besoin de sommes plus importantes, de celles qui permettent d'aller à l'étranger, il n'y a plus d'interlocuteurs. À moins d'aller voir les Américains, pour qui on est alors trop petits, car franco-français. Cette différence de moyens conditionne là aussi la différence d'ambition.
Est-il possible pour une start-up française de devenir un grand nom du web mondial?
Face aux Américains qui ont la surface financière pour développer partout des marques globales, il faut refuser le choc frontal. Mais une entreprise française peut devenir mondiale en ciblant ses efforts sur des pays dans lesquels elle peut devenir un numéro un ou un solide numéro deux en concentrant ses efforts. C'est l'approche de Viadeo. Aujourd'hui, on est numéro un en Chine, en Afrique et on est numéro deux un Inde.
Le soutien à l'industrie est au coeur du débat de la présidentielle. Qu'est-ce que cela vous inspire en tant que web entrepreneur?
D'un côté, il est vrai que le soutien au numérique, au web, semble mis de côté. C'est oublier un peu vite que le service peut créer beaucoup d'embauches. Regardez, chez Viadeo, on a créé 200 emplois à Paris, et je ne parle pas de Vente-Privee.com ou de Priceminister. L'autre problème, c'est que de parler de la réindustrialisation tel qu'on le fait aujourd'hui, à quoi cela mène-t-il à moins de remettre en cause la globalisation et de fermer les frontières? Il y aura toujours quelqu'un pour produire moins cher ailleurs! C'est donc un combat perdu si on ne lie pas l'innovation au tissu industriel. Sans innovation, l'industrie française n'aura pas de légitimité!
Entrepreneurs et web entrepreneurs sont-ils si différents?
Organisation, efficacité, management, RH... 80% des problèmes sont les mêmes que ceux que rencontre un entrepreneur classique. Là où les routes se séparent, c'est sur les problématiques de marché: dans le web, il peut y avoir tous les deux ans l'entrée en jeu d'un intervenant qui va tout changer. Qui pensait il y a cinq ans qu'Apple serait concurrent à la fois de France Télécom, Microsoft et Google? C'était de la science-fiction! Du coup, la veille doit être aiguë, à chaque instant. C'est extrêmement complexe et cela influe beaucoup sur la gestion des équipes, des compétences.
Quelles start-ups vous semblent aujourd'hui les plus aptes à devenir des stars du web?
Je vais les citer d'autant plus librement que je n'en suis pas actionnaire. J'aime beaucoup ce que fait Work4Labs, qui développe des outils qui permettent aux entreprises de recruter via les réseaux sociaux, et qui a un modèle intelligent. Il y a aussi Scality, une boîte de «cloud computing» qui travaille déjà entre Paris et San Francisco, et Ad4Screen qui est une régie qui se spécialise dans la publicité sur supports mobiles. Et puis je pense surtout à Criteo, qui se positionne sur le marché du ciblage publicitaire en ligne et qui vient se lancer aux USA. Ca, je parie que cela va être le gros succès français des années à venir!
Propos recueillis par Sébastien Payonne

JDE | Édition Nord-Pas-de-Calais | 2 mars 2012

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