

Rencontre
ajouté le 4 décembre 2009 - - Mots clés : Actualité, Rencontre
Nouveau président du FC Lorient, Loïc Féry incarne aussi, à son corps défendant, les excès de la finance. Basé à Londres, ce passionné de sport veut aujourd'hui retrouver la sensation d'entreprendre sous les feux de la rampe avec l'équipe des Merlus.
Nicolas Mollé
Le nouveau président du Football Club de Lorient n'est pas du genre à verser dans l'autoflagellation. Loïc Féry préfère affirmer, sur un ton de défi, qu'«il y a cinq ans, être banquier était un statut envié, aujourd'hui, ils sont presque vus comme des criminels. Il est simpliste de mettre la crise sur le dos des banquiers alors que les responsabilités sont partagées avec les régulateurs, les États», souligne celui qui a dû quitter Calyon et le Crédit Agricole après qu'un trader placé sous sa responsabilité ait perdu près de 200M€. Non, décidément, ce n'est pas lui qui écrirait le livre ?J'ai fait HEC et je m'en excuse? signé Florence Noiville, critique littéraire au Monde. Le Monde qui publiait, au coeur de la torpeur estivale, un article intitulé ?L'ex-responsable des subprimes chez Calyon s'offre le FC Lorient.? Drôle de cadeau de bienvenue.
Âme d'entrepreneur
Celui qui a incarné, avant même Jérôme Kerviel, les excès de la finance, aurait aussi pu choisir une reconversion moins exposée médiatiquement que cette présidence du FC Lorient dans le Morbihan, où la caisse régionale du Crédit Agricole est leader des banques. Or, il se trouve que Loïc Féry a une âme d'entrepreneur. Marié avec une sportive de haut niveau, la championne de tennis Olivia Gravereaux, il est aussi passionné de sport. «À ma sortie d'HEC, à Hongkong, j'ai été attaquant puis président d'une petite équipe de football de deuxième division. J'avais même réussi à trouver un nouveau partenaire, L'Oréal», se souvient-il. «Là-bas, même à ce niveau, on peut facilement jouer devant plusieurs milliers de personnes.»
Amour du sport
L'amour du sport, Loïc Féry le doit en tout cas à ses parents: sa mère, professeur de sport, son père, de mathématiques, ancien président d'un club de handball de deuxième division. «Je suis issu d'un milieu modeste, j'ai fait des études, ça s'est bien passé», résume-t-il. «Avant mon départ du Crédit Agricole, ma trajectoire a été assez linéaire: beaucoup de travail, et certainement un peu de chance.» La fracture dans l'existence de Loïc Féry sera donc sa rupture avec le Crédit Agricole. «J'avais le vent en poupe, j'avais été promu au cercle des dirigeants du Crédit Agricole à 32 ans, je ne crois pas que ce soit arrivé à beaucoup de personnes à cet âge», explique Loïc Féry, que la banque avait recruté pour développer les activités des marchés de crédit. «Six ans plus tard, Calyon était nº1 mondial de ce secteur et employait plus de 250 personnes. Par analogie, on peut dire que j'ai pris une équipe en troisième division et que nous avons fini par jouer la Champion's League!»
«Bouc émissaire»
La finance serait donc, tout comme le foot, un jeu. Mais un jeu dont dépendent plusieurs milliers d'emplois. À l'heure où le directeur général du Crédit Agricole Georges Pauget est, lui aussi, sur le départ, Loïc Féry estime avoir fait «l'expérience du cynisme des grands groupes. Quand les marchés obligataires ont été chahutés, on a décidé que je devais partir. Cette décision a été prise par la structure du Crédit Agricole, dirigée par les caisses régionales, qui aiment bien personnifier et trouver des boucs émissaires. C'est une constante dans l'histoire du Crédit Agricole, qui a tendance à se retirer au premier coup de vent. Il me semble qu'il faut plus de constance pour s'imposer comme leader dans le domaine de la banque d'investissement.»
«Un club bien géré»
L'avenir dira si Loïc Féry sait faire preuve de constance à la tête du FCL. Après une augmentation de capital d'1,5M€, le voici engagé d'ici à deux ans à racheter à son prédécesseur Alain Le Roch les 25% du capital restants. Les fonds propres des clubs de football doivent être bien abondés pour éviter la relégation par la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG). Depuis Londres où il est désormais basé, Loïc Féry a le désir d'entreprendre. «Très peu de clubs affichent un résultat d'exploitation équilibré avant prise en compte des mutations des joueurs. C'est notre objectif de gestion. Cela dit, nous venons de réaliser 10M€ de ventes de joueurs, dont 7M€ de plus value.Je ne suis pas là pour six mois. Depuis deux ans, Lorient est dans les dix premiers. Mon objectif est qu'on fasse partie des meubles de la Ligue 1», assure-t-il. «Si je reprends le club au plus haut, c'est parce qu'on peut l'emmener plus haut encore...»
Que pensez-vous de la suppression du droit à l'image collectif (DIC), cet avantage fiscal dont bénéficient les clubs concernant leurs sportifs professionnels? Un certain nombre d'amalgames ont été faits par des hommes politiques très démagogiques. La seule qui a été courageuse, même si je ne partage pas toutes ses idées, c'est Rama Yade, la secrétaire d'État aux sports. D'autres ont attaqué le droit à l'image en prétextant qu'il permettait de surpayer les joueurs. Or, avant et après le droit à l'image, un sportif qui gagne 50.000€ par mois ne voit son salaire net ne changer que de 96 €.
Quels sont exactement les principes du DIC?
Le DIC permet aux clubs professionnels de bénéficier d'un abattement de 30% sur les charges sociales des salaires de ses joueurs professionnels. Cette mesure, qui a été reconduite en 2008 avec la dernière loi de finance, s'applique jusqu'en 2012.
Pourquoi ne pas la supprimer alors que le budget de l'État est tendu?
Il n'est pas possible de changer les règles du jeu en cours de match, il n'y a qu'en politique qu'on peut faire cela. Les clubs ont planifié leurs recrutements sur la période jusqu'en 2012 avec le DIC. Imaginez un peu la réaction d'un secteur comme la sidérurgie à qui on supprimerait des exonérations de charges sociales prévues pendant quatre ans... Les partisans de cette suppression utilisent des arguments fallacieux. Il est très facile de stigmatiser les joueurs de foot de haut niveau, qui ont, c'est vrai, des revenus différents du revenu moyen français. Mais il ne faut pas oublier que ces mêmes sportifs, quand ils jouent en France, payent leurs impôts et leurs contributions sociales en France.
Comment réagissez-vous face à cette menace?
On se mobilise avec les présidents de ligue. J'étais hier à l'Assemblée nationale, je suis allé au Sénat, j'ai essayé de sensibiliser les élus locaux. Plusieurs d'entre eux ont tout à fait compris que la seule variable d'ajustement face à cette mesure serait la masse salariale: au FCL, nous avons 130 employés. La suppression du DIC serait une vraie menace sur nos finances.
Quel pourcentage représente cette masse salariale?
Sur 28M€de budget, la masse salariale représente 75%. C'est 15M€ rien que pour les joueurs.
Quelles charges supplémentaires pour le FCL représentera cette mesure? On parle de 10M€ pour le Top 14 en rugby...
On risque de ne plus parler que de Top 8, comme j'en discutais avec le président du Stade Toulousain René Bouscatel. Même des clubs de handball avec 4M€ de budget seront touchés. Au FCL, l'impact de la suppression du DIC sera un trou de 1,5M€ par an, qui vient s'ajouter aux 2 à 3M€ que nous perdons chaque année, avant les mutations de joueurs. Cette mesure est un scandale, car l'État reprend sa parole par rapport à ses engagements, en mettant en danger les clubs professionnels. Je ne parle même pas des problèmes que cela va poser en terme de concurrence au niveau mondial. On sait bien qu'on aura du mal à garder dans ces conditions certains joueurs. L'exode des meilleurs aura globalement un effet négatif pour les caisses de l'État puisqu'ils ne payeront plus leurs impôts en France. Pourquoi cibler le sport? Si l'État a besoin d'argent, augmentons le taux d'imposition sur les bénéfices pour toutes les entreprises. Soyons rationnels.
Pourquoi les clubs ne s'adapteraient-ils pas?
Les clubs peuvent s'adapter, mais il faut nous laisser planifier. Il faut rappeler qu'il y a eu un mouvement de professionnalisation du sport en France. Les entrepreneurs privés se sont substitués aux subventions de l'État et des collectivités, réduisant d'autant la charge du sport professionnel pour le secteur public. La suppression du DIC vient tromper ces mêmes entrepreneurs car le cadre dans lequel les clubs évoluent est remis en question du jour au lendemain, sans préavis. Et ce n'est pas comme si le sport français se portait bien. Le résultat net des clubs de Ligue 1 est dans le rouge. Les partenariats avec les entreprises ont baissé de 20%, la billetterie de 10%. Il y aura donc des faillites dans le football si l'amendement reste en l'état.
15mars 19
74
Naissance à Nancy.
1983 Arrivée à Rochemaure
(Ardèche), où il entre au collège.
1991
Baccalauréat C mention très bien au lycée Alain-Borne à Montélimar.
1992
Prépa au lycée du Parc à Lyon.
1993
Entrée à HEC Jouy-en-Josas.
1997
Majeure entrepreneur à sa sortie d'HEC Paris
, où il devient responsable de l'activité dérivés de crédits pour la Société Générale à Hong-Kong.
2000
Crée Asiabooster, qui accompagne les start-up européennes en Asie.
2001
Prend à Londres la tête des activités marchés de crédit à Calyon (Crédit Agricole), premières discussions pour la reprise d'un club de ligue 1 (Nice).
2006
Responsable mondial des marchés de crédit à Calyon.
2007
Quitte le Crédit Agricole. Lance à Londres Chenavari, société de gestion d'actifs.
10août 2009
Devient président du FC Lorient dont il rachète 75% du capital.
Il aime: Le respect de la parole donnée, la sincérité, le beau jeu, les crêpes salées. Il n'aime pas: être en retard, la nourriture anglaise, la junk food, les gens qui abandonnent avant d'avoir essayé: tout est possible.
JDE | Édition Morbihan 56 | 4 décembre 2009

