

Rencontre
ajouté le 2 juillet 2010 - - Mots clés : Actualité, Rencontre
Dirigeant d'une des plus importantes entreprises agroalimentaires de Bretagne, Alain Glon est aussi (forcément) l'une des plus grosses fortunes de la région. Ce qui est loin de simplifier sa succession.
Nicolas Mollé
Étonnant Alain Glon. L'homme distille un discours et une pensée atypiques. Entre bon sens paysan et prophéties visionnaires. Ce bâtisseur pilote aujourd'hui avec son groupe plus de 3.500 salariés et 1,4 Md € de chiffre d'affaires. Qui n'a jamais croisé l'estampille Sanders en bord de route ou de voie ferrée, sur un silo, un entrepôt? La liste des marques dépendant du groupe ou de la famille Glon est longue. À partir de son activité de nutrition animale, la dynastie a su se diversifier dans les produits élaborés (chips Bret's, Michel Robichon, etc.), les oeufs et ovoproduits (Matines, Ovipac, Ovifrance, etc.), la viande de volaille ou de porc (Boscher, Bernard) voire les emballages (Écofeutre).
«Né dans un moulin»
Alain Glon a été le témoin des mutations radicales du monde agricole depuis l'après-guerre. «Je suis né à la maison, il n'y avait pas de maternité, dans un petit moulin qui produisait sept quintaux de farine par jour», raconte l'entrepreneur. «Nous étions cinq enfants, c'était la guerre, mon père était meunier, il a été résistant puis prisonnier. À l'époque, les gens avaient faim, j'ai connu les tickets de rationnement. Bref, c'était l'aventure! On ne demandait pas à être rassuré sur le lendemain. Aujourd'hui, je trouve qu'il y a un tel besoin de sécurité partout. Alors que je crois qu'on a pas de mal à vivre sans savoir de quoi demain sera fait. Il suffit de s'entraîner à cela plutôt qu'à une petite vie normée.»
La saga continue
Les trois frères Glon, Noël, Alain et André ont repris il y a 50ans à leur père André les rênes de son groupe. Alain Glon a lui-même trois enfants. L'aînée, Véronique, est revenue à Rennes dans le négoce après 20ans à Paris. Frédérique, la cadette, «s'est mariée avec Michelin» avant de revenir elle aussi en Bretagne. Epouse de Laurent Cavard, le responsable d'Altho (Chips Bret's), elle s'occupe désormais d'Écofeutre. Enfin, le petit dernier, le trentenaire Benoît, travaille au Vietnam. Lui aussi pour le compte de Glon? «Il travaille pour lui», bougonne Alain Glon.
Humanisme terrien Breton influent, Alain Glon est président de l'Institut de Locarn et membre du Club des trente, qui compte dans ses rangs François Pinault, Vincent Bolloré ou Louis Le Duff.
Derrière les fulgurances, les piques parfois un peu provocantes, on sent qu'un humanisme terrien imprègne Alain Glon. C'est déjà la quatrième fois que l'on rencontre ?M. le Président?. Lors de notre première rencontre, contredit alors qu'il se livrait à une de ses harangues classiques contre la SNCF, il n'avait pas refusé la discussion. La deuxième fois, il avait accepté de figurer parmi le parterre d'entrepreneurs réuni par Le Journal des Entreprises lors d'une table ronde effectuant le bilan d'un an de crise financière. Jamais deux sans trois: on avait aussi croisé Alain Glon au Péage de La Gravelle, au cours de la manifestation ?historique? des patrons bretons contre l'éco-taxe.
«Pas envie de Belgique»
On le sent cette fois préoccupé, en proie à d'intenses réflexions. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Alain Glon envisage sa succession à reculons. Le capital de Glon-Sanders est actuellement détenu à 60% par Sofiprotéol, société financière de la filière oléagineux, à 35% par la famille Glon (André et Alain Glon) et à 5% par des cadres du groupe. Les participations croisées avec Michel Houdebine doivent être prises en compte. «Il y a des échéances dans le pacte d'actionnaires mais elles ne m'intéressent pas», tranche-t-il. «Quand on doit se mêler du droit ou des écritures, c'est qu'on a commencé à perdre. La seule question qui doit se poser c'est: ?Suis-je le meilleur président? Le meilleur propriétaire?? L'important c'est ce que l'on fait de son argent. Actuellement, je trouve qu'il est mieux là où il se trouve qu'à la Bourse. Alors, bien sûr, les règles de la fiscalité en France veulent que si, demain, je ne peux plus garder mon poste de président, je devrai céder mes parts. Il faudrait réétudier d'autres dispositions capitalistiques mais je n'ai pas forcément envie de m'expatrier en Belgique. La France compte bien là-dessus pour abuser de ses citoyens...»
Déjà ailleurs
Alain Glon admet que l'exil des centres de décision économiques hors de Bretagne est problématique. «L'ensemble du système est conçu pour ramener le pouvoir à Paris et la fiscalité est un des leviers qui conduit à la désertification de la région.» Même s'il ne veut pas partir, Alain Glon ne tient pas en place. «Je vais vous laisser car j'ai rendez-vous avec des paysans que je forme pour aller vendre leur expertise au Vietnam», indique-t-il à la fin de l'entretien. À bientôt 70 ans, l'homme prépare une nouvelle ?carrière? en Asie. ««J'y reste actuellement deux mois par an mais j'y serai de plus en plus. La vie commence à soixante ans», s'amuse-t-il.
Vos projets récents concernent le Vietnam et la Malaisie. Parlez-nous en...
C'est plutôt la famille Glon que le groupe qui y est présente. Nous y construisons des champions nationaux avec les gouvernements locaux.
Combien y investissez-vous exactement?
L'argent n'est pas le problème là-bas. Il y en a déjà beaucoup. Dans ces pays, ce qui constitue plutôt une denrée rare, ce sont les entrepreneurs. Les gens y ont été formatés pour ne pas raisonner en chefs d'entreprise. La plupart des entreprises y ont été créées par les États. Un peu comme ce qu'on a connu en France il n'y pas si longtemps.
Pourquoi pensez-vous qu'ils font appel à vous?
Ils considèrent que la France est le premier pays sur la route vers l'Amérique, qui va les aider à sortir de leur système.
Vous êtes aussi présent en Chine...
Dans ce pays, c'est très différent. Ils ont besoin de comprendre un certain nombre de nos règles de fonctionnement. En Chine, l'aliment du bétail est au même prix qu'en Europe mais les médicaments coûtent dix fois moins chers. On tente donc de leur expliquer que si les médicaments sont plus chers, les gens en abuseront moins. Les Chinois sont déjà dans une étape différente et cherchent à améliorer la qualité de leurs produits. L'État chinois attend de nous que nous l'aidions à réaliser des corridors réglementaires.
Que pensez-vous des évolutions réglementaires en France?
Regardez les retraites: on continue d'endetter les générations d'après. Les corporatismes se développent dans tous les sens. On interdit le commerce du gaz alors que les paysans ne savent plus comment s'en sortir financièrement. On a tendance à boucher tous les interstices, les espaces de liberté où il serait possible de mettre une goupille et une rondelle. Rondelle, écrou, contre-écrou: nous vivons dans une société comme ça. La situation est d'autant plus difficile à supporter que les gens ont l'esprit d'aventure, de croissance, de conquête. Il m'arrive de dire que les gens qui s'inscrivent docilement dans le système établi n'ont aucune utilité pour le futur.
Pensez-vous que les Bretons sont mieux armés?
J'aime à espérer que comme ils ont davantage de handicaps, ils ont aussi tendance à être plus astucieux pour y remédier.
Quels handicaps?
La distance. Nous sommes loin du coeur de l'Europe...
L'arrivée de la ligne à grande vitesse va-t-elle changer la donne?
Je n'en sais rien. Ce qui importe, c'est les coûts. Nous avons un handicap de 5% par rapport à l'Allemagne. Si on estime qu' 1%, c'est 100kilomètres, les Allemands sont à 5% aussi performants que nous pour alimenter Paris. On a fermé plus d'unmillion de poulaillers en Bretagne quand l'Allemagne en ouvrait plus d'unmillion. Nos élus allaient en Chine quand il fallait aller en Allemagne et ils vont maintenant en Allemagne quand ils devraient être en Argentine. Nous sommes actuellement sur le toboggan de la descente. Il y a si peu de différences entre les gens qui travaillent et ceux qui sont au chômage! Le sentiment actuel des gens, c'est que leurs enfants vivront moins bien qu'eux. Alors ils freinent des quatre fers face aux changements nécessaires et en faisant cela, ils accélèrent le processus de dégradation. Et si on leur disait enfin la vérité? Si on leur expliquait qu'on ne peut pas courir avec des semelles en plomb? Tellement de Français rejettent la nécessité de croissance.
Comment se porte votre groupe en termes de croissance justement?
Nous sommes en régression de 3% à 4% par an. Comme la France, globalement. Tout cela conduit un jour ou l'autre à la fermeture d'usines. La France est restée dans un système d'élimination par épuisement des entreprises, inadapté à la nouvelle donne économique. La Bretagne peut être une des premières à retrouver le bon chemin. Comme la France est incapable de se sortir de sa situation en bloc, elle devra utiliser le talent de ses régions, comme la Chine qui a su développer ses zones maritimes.
De quelle manière pensez-vous que la crise va nous obliger à reconsidérer la place de l'homme dans nos sociétés? Revenons au sens grec du mot ?Crise ?: l'instant de la décision. Nous sommes en train de nous réveiller après une grande période d'ivresse, en pleine crise de foi(e). Ce n'est pas la première fois. En 1932, Emmanuel Mounier, le fondateur de la revue Esprit, avait déjà qualifié la crise de 1929 de crise avant tout spirituelle. On s'est trompé en croyant uniquement en l'homo consumerus et en l'homo faber, fabricant, car l'homme a d'autres aspirations. En 1972, le rapport du Club de Rome ?The limits to growth? dénonçait déjà le dérèglement économique et écologique. Concernant l'après-crise, je crois en trois scénarios. Le premier est celui de la continuité qui ne dit pas son nom, celui de ceux qui veulent maintenir le système en place au prix d'un simple toilettage. C'est le cas des ?climato-sceptiques? tels que Claude Allègre mais aussi de Luc Ferry, d'Alain Gérard-Slama ou Elisabeth Badinter. Le deuxième scénario, celui de la grande rupture, du ?grand soir? revu et corrigé façon décroissance ne me paraît pas très plausible. Je suis d'avantage séduit par le scénario de la modération, de l'entrée dans une éthique et un mode de vie plus sobre, sans être pour autant plus pauvres. Cette option réinterroge la place de l'économie dans la société, qui échappe de plus en plus au contrôle politique. Depuis un siècle et demi, l'économie s'apparente à un moteur en surchauffe, sans direction ni système de refroidissement.
Quel regard portez-vous sur les évolutions récentes du droit du travail et sur l'état actuel de l'institution inspection du travail?
On ne peut pas être fondamentalement enthousiaste face à ce que devient le droit du travail. Il avait pris de la consistance lorsque la croissance était au rendez-vous. Nous étions alors dans le compromis fordien ou encore celui du capitalisme rhénan. Aujourd'hui, le droit du travail est dos au mur et l'inspection du travail dans une situation difficile. Elle n'a plus guère d'autres solutions que de sévir et de dresser des PV. La dimension de la gestion sociale a disparu. J'ai moi-même été inspecteur du travail pendant un peu plus de dix ans et j'ai complètement arrêté il y a un an, face à une situation de plus en plus difficile, avec une perte de cohérence qui m'inquiète. Nous sommes entrés dans l'ère de la ?législation minute?, sans fil directeur, alors qu'il me semble qu'un cadre philosophique est nécessaire. J'ai tiré de tout cela un livre, ?Du silence à la parole, une histoire du droit du travail?. Je pense que le cycle actuel mériterait davantage de s'intituler ?De la parole au sile
nce?.
Que pensez-vous de la hausse des cotisations des fonctionnaires pour arriver à un alignement sur le secteur privé?
Ce n'est qu'équité. S'il ne s'agit pas de toucher au nombre d'années prises en compte, estimer qu'il faut une augmentation de la Contribution sociale généralisée, qui est actuellement en deçà de celle du privé, me paraît assez normal.
Propos recueillis par Nicolas Mollé
1939
André et Louise Glon reprennent le moulin d'Hémonstoir (Côtes d'Armor).
1941
Naissance d'Alain Glon à Hémonstoir.
1947
Les parents Glon se lancent dans la fabrication d'aliments pour animaux.
1962
Transfert de l'activité à Pontivy.
1965
Mariage avec Annick.
1966
Naissance de son aînée Véronique.
1967
Les trois frères Glon prennent la direction de la société.
1969
Emménage à Cléguérec près de Pontivy.
1974
Création d'une usine à Montauban-de-Bretagne (35).
1978
Début de la filière porc avec le rachat d'Abera.
1995
Construction de l'usine de chips Altho.
2010
Rachat de France Ponte - Inovo pour se renforcer dans l'oeuf.
Une conférence-débat est prévue cette année à l'AG des Scop de l'Ouest à Pont-Scorff.
Ce vendredi 2juillet se déroulera au Moulin de Saint-Yves à Pont-Scorff l'assemblée générale de l'Union régionale des Scop (URS). Dans l'après-midi aura lieu, avec Brigitte Charles Pauvers, maître de conférence à l'Université de Nantes, une conférence débat intitulée «Les Scop au XXIème siècle: atouts, opportunités, limites, évolutions?». Au programme: transmission, gouvernance, nouvelles formes de travail et de coopération, innovation, contexte des coopératives ouvrières, sous l'égide d'Alain Durand, président de l'URS. Une centaine de Sociétés coopératives ouvrières de production sont attendues. La Bretagne compte 170 Scop. Le Morbihan recense de grandes structures industrielles comme Les Aciéries de Ploërmel ou des unités plus petites mais innovantes comme la Scop Emi (Muzillac).
www.scop-ouest.coop Tél.02.99.35.19.00
JDE | Édition Morbihan 56 | 2 juillet 2010

