

L'Enquête
ajouté le 2 mars 2012 - - Mots clés : Actualité, Fait du mois
Les négociations avec Aviamost et l'enquête ouverte par la Commission européenne ont encore alimenté le débat autour du projet Skylander. Le point en sept questions sur une ambition un peu folle : construire un avion lorrain.
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Comment Geci est arrivé en Lorraine?
Au début des années 2000, quand Serge Bitboul présente le projet d'un avion robuste et facile d'entretien, les pouvoirs publics ont fermé la porte: «Pas de débouchés». En 2004, l'avion, qui devait être fabriqué à Tarbes, met le cap sur Evora au Portugal. Quatre années plus tard, c'est au plus haut de l'État qu'on va décider de rattraper le projet. À l'époque, Jean-Louis Borloo est au ministère de l'Écologie, Hubert Falco est secrétaire à l'Aménagement du territoire. En août2008, Serge Bitboul décide de fabriquer l'avion à Chambley, sur une ancienne base de l'Otan. Dans une Lorraine très touchée par les restructurations de la Défense, les 1.000emplois annoncés font rêver les élus. 2
À quel niveau se montent les aides publiques?
Dès que le projet Skylander a été rapatrié en France, tous les financements publics possibles ont été mobilisés: l'objectif était d'atteindre un niveau comparable avec ce que l'État portugais avait mis sur la table. On estimait alors qu'il fallait 100M€ pour industrialiser le Skylander
. Aujourd'hui, l'État a fait bénéficier le Skylander d'une prime d'aménagement du territoire de 2,5M€, d'une subvention de 2M€, d'une avance remboursable de 7,4M€ d'Oséo, ainsi que de crédits d'impôt recherche pour environ 11M€. Le conseil régional de Lorraine a accordé trois avances remboursables à hauteur de 9,1M€, 7M€ et 5M€. D'autres aides étatiques sont attendues: 5M€ au titre d'une aide à l'exportation de matériel militaire, 30M€ au titre du Grand Emprunt et 30M€ par le Fonds stratégique d'investissement. Soit un total, toute collectivité confondue, de plus de 100M€, sur les 215 qui semblent aujourd'hui nécessaires à la concrétisation du projet Skylander. Fin janvier, la Commission européenne a décidé d'ouvrir une enquête préliminaire sur les aides accordées à Geci. 3Est-ce que les Lorrains vont profiter du Skylander? Deux sous-traitants lorrains ont été retenus par Geci: Leach International à Sarralbe et SLCA, une filiale de Safran basée à Florange. Spécialisée dans la distribution du courant électrique dans les avions, Leach travaille pour les plus grands groupes, dans le monde entier: Dassault, Airbus, Thales, Boeing ou encore Bombardier et Siemens. Pour l'instant, le travail mené pour Geci concerne quelques pièces destinées aux prototypes. Chez SLCA, spécialiste des écostructures en composite, deux capots moteurs sortiront de leurs ateliers en 2012 pour aller équiper des prototypes du Skylander. Au niveau des emplois, Serge Bitboul concédait des «difficultés» pour attirer des ingénieurs dans ce coin de Lorraine. 4Que fait Geci Aviation à Chambley? Pendant longtemps, les locaux de l'avionneur lorrain ont ressemblé à un vaste préfabriqué, posé à côté d'un parking. À l'intérieur, plus de 200 salariés, concentrés sur des ordinateurs: depuis son installation en Lorraine, Geci, c'est avant tout un bureau d'étude. En décembre2011, la situation a évolué: inauguration du site d'assemblage des prototypes, présentation des plans de l'usine qui produira l'avion en série.
D'une superficie de 15.000m² pour 19 mètres de hauteur, ce vaste hall sera bâti par Pertuy Construction. La production de 4 prototypes est officiellement lancée.
5Pourquoi le protocole d'intention d'achat du russe Aviamost a-t-il soulevé des doutes? Dévoilée fin janvier, l'intention d'achat du russe Aviamost porte sur 40 exemplaires du Skylander, pour un «chiffre d'affaires potentiel de 260MUSD», et qui pourrait s'accompagner de 260options. Un journal russe, n'ayant pas réussi à trouver trace de la société Aviamost, voyait dans ce contrat une manipulation. Depuis, le patron d'Aviamost, Victor Medvedev, s'est rendu à Chambley et a évoqué de «réels besoins» pour un avion rustique, sans pour autant dévoiler le plan de financement, qui doit être finalisé.
6Quels sont les marchés du Skylander? Au Salon du Bourget, des compagnies malaisienne, thaïlandaise ou encore indonésienne ont signé avec Geci. En avril, la Compagnie aérienne inter-régionale Express, compagnie française qui dessert les Antilles et la Guyane, devrait signer pour deux Skylander: livraison prévue en 2014. Les spécialistes du secteur voient, à côté des très gros porteurs, le développement de petits appareils capables d'utiliser des aérodromes modestes. Les concurrents actuels du Skylander, comme le Twin Otter ou le LET L-410, ont été conçus dans les années 60. Seul l'allemand Dornier, avec son Do-228NG, peut faire de l'ombre au Skylander. À
6,5M€ pour un SK-105 en version passagers, Geci compte sur un positionnement «low-cost» pour s'imposer. À l'heure actuelle, 413 Skylander ont fait l'objet d'accords commerciaux, dont 10 commandes.
7Quand pourra-t-on voir le Skylander voler? Le programme Skylander a un an de retard: les prototypes devraient décoller en septembre2013. D'ici là, l'avion devra décrocher son DOA, pour Design Organisation Approval ou agrément de conception, à la mi-2012, ainsi que la certification après les premiers essais en 2013, puis son permis de voler.
Patrick Abate Vice-président de la région Lorraine NON.Incontestablement, les avions rustiques comme le Skylander représentent un marché en pleine croissance. Ce sont de bons produits qui n'ont jamais fait l'objet d'un quelconque scepticisme. Sans avoir la prétention d'égaler Toulouse, la Lorraine a les compétences et le savoir-faire aéronautiques pour assurer la construction de cet avion. Nous avons eu dès le départ des discussions avec le ministre Borloo dans ce sens. Par la suite, la Région a fait tout ce qu'il fallait pour que sa candidature soit crédible, notamment avec l'aménagement du site de Chambley et les 21M€ d'avances remboursables. Le groupe Geci y est depuis grosso modo trois ans, mais les choses sont très complexes pour la partie développement qui devrait s'achever en 2013. Si l'État, le Fonds d'investissement européen et l'entreprise elle-même tiennent tous les trois leurs engagements, la chose se fera. Et si le Skylander n'était pas construit à Chambley, ce ne serait en aucun cas à cause d'une défaillance de la Région.Christine Singer Déléguée de la 1ere circonscription de Moselle pour le MoDem OUI.Je trouve que ce projet est mal ficelé depuis le départ. Je sens Geci, avec ce patron au salaire élevé qui réclame des aides, comme un chasseur de primes. Aujourd'hui, il y a une forte intervention de l'État et du CRL pour une seule entreprise opaque qui n'a créé pour l'instant que 200 emplois. Même si ce sont des avances remboursables, à hauteur de 21M€, ça risque de nous coûter cher. Et, si l'enquête de la Commission Européenne montre qu'il n'y a pas eu de notification sur ces aides, Geci serait dans l'illégalité. M.Masseret a sa fameuse prise de position du grand pôle aéronautique à Chambley. C'est bien, mais tout ce qui est dépensé est énorme par rapport à ce que cela rapporte pour le moment. Après, si ce contrat russe existe bien et que l'argent arrive, ça va être formidable. Je conclurai avec une phrase spéculative du président Masseret sur l'assemblage exclusif en Lorraine. Après tant de sacrifices, ce serait incroyable que l'avion ne soit pas monté chez nous ! LE DEBAT CHEZ LES ÉLUS
Pourquoi le projet Skylander, porté par Geci, attire tant de suspicions?
J'aurais bien du mal à dire pourquoi. Certes, c'est un projet qui a été un peu promené. Les pouvoirs publics ont été impliqués et le Conseil régional s'est mouillé, mais la perspective d'avoir une filière aéronautique en Lorraine, c'est tout de même pas mal!
Est-ce lié aux montants des aides publiques?
Les interrogations ne sont pas liées aux aides publiques puisque tout a commencé avant leurs attributions: il faut le dire, le projet n'a pas été aidé par la presse.
Ce projet est une opportunité pour les entreprises de la région?
Nous espérons que certains membres de l'UIMM puissent travailler avec Geci, mais c'est aussi une opportunité en terme de formation. Le CFAI de Maxéville est impliqué dans le dossier et nous avons rencontré Geci afin de définir leurs besoins en terme de formation. Le CFAI est allé rencontrer d'autres centres de formations, spécialisés dans l'aéronautique, afin de faire évoluer l'offre de formation. Pour valider le dossier définitivement, il nous reste à faire une demande officielle à la Région.
JDE | Édition Meurthe-et-Moselle 54 | 2 mars 2012

