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JDE Edition Maine-et-Loire 49

«L'industrie française doit redevenir compétente»

ajouté le 3 février 2012  - 

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«L'industrie française doit redevenir compétente»

P-dg de Saint-Gobain pendant près de vingt ans, Jean-Louis Beffa estime que la France ne peut se relancer qu'en renouant avec une industrie exportatrice. Un choix qui impose de tempérer le poids des actionnaires.


Dans votre livre *, vous estimez que l'économie française fait les frais d'une orientation stratégique malheureuse. Laquelle?
Le principal handicap de l'économie française, c'est un déficit du commerce extérieur qui résulte d'un manque de compétitivité industrielle. La France n'est pas assez compétente et compétitive à l'export. J'insiste sur le mot «compétente» car je ne pense pas que nos coûts salariaux soient le principal problème. Il réside plutôt dans l'absence de suffisamment d'entreprises compétentes à l'export grâce leur technologie. Cela date des années 90, lorsque la France a choisi une voie purement libérale-financière. Or, c'est un autre modèle qui a été gagnant pour créer de l'excédent commercial, même avec des salaires élevés comme en Allemagne et au Japon où la primauté de l'actionnaire n'est pas mise au premier rang dans la gestion de l'entreprise. Là-bas, l'entreprise est l'objet d'un pacte d'actionnaires et de personnes sur une stratégie de long terme et de prise de risques.
Quelle serait la recette pour mettre en place ce modèle en France?
Il faudrait faire en sorte d'éviter les prises de contrôle du capital rampantes, de favoriser fiscalement l'actionnariat à long terme, de replacer une partie des pouvoirs au sein du conseil d'administration afin de lutter contre les OPA hostiles. Je pense qu'il serait très utile d'avoir des représentants des syndicats siégeant au conseil d'administration: c'est en effet là que se situe le coeur de l'arbitrage et de la stratégie
Si les actionnaires jouissent de moins de liberté, ne risque-t-on pas de voir leurs financements se tarir et de faire face à un manque de moyens?
Je suis certain qu'on trouvera des actionnaires pour investir dans des entreprises françaises si on voit que ces entreprises progressent à long terme. Pour les PME, je suis pour la création de mécanismes de soutien financier qui apporteront des fonds propres, mais sans droits de vote en échange, afin que le patron reste maître à bord. L'État pourrait, par exemple, par l'intermédiaire de fonds gérés par la Caisse des dépôts, octroyer des financements en échange d'actions sans droit de vote.
Les coûts salariaux, cela reste quand même un problème indéniable!
Bien sûr. Mais pour moi, l'action de long terme est plus stratégique que la baisse des coûts. Même si on se réaligne sur des salaires plus bas, cela n'empêchera pas les Chinois de pratiquer des rémunérations qui pèsent un dixième des nôtres. La seule façon d'être compétitifs face à eux, c'est la stratégie du haut de gamme, de l'avance technologique. Cela nécessite de revoir la façon de soutenir l'innovation. Je propose de revenir au principe d'Agence d'innovation industrielle, que j'avais proposé au Président Chirac et qui avait été mise en place avant d'être supprimée au début du quinquennat actuel. Il s'agit alors de soutenir les entreprises portant des projets dont les recherches sont faites sur le sol français et qui se révèlent compétitifs à l'exportation. En échange d'une garantie de réalisation de ces projets, l'État prend en charge une partie du risque. On doit être dans un état facilitateur: l'initiative reste dans le monde de l'entreprise.
Pour vous, l'innovation est aussi une question d'approche culturelle. En quelle manière?
L'innovation ne doit pas être purement technique. Il faut être à l'écoute du client. Dans la formation de nos écoles d'ingénieurs, on ne parle pas assez du client, du marketing. Je suis frappé de voir que dans les projets d'entreprises innovantes, la fonction commerciale et l'analyse marketing sont beaucoup moins poussées qu'ils ne le faudraient.
Le retard pris est-il rattrapable? Peut-on retrouver une France industrielle?
Pour refaire de la France un pays industriel, il faut plus de dix ans, et surtout renforcer les points forts ou émergents plutôt que de se battre sur des batailles perdues d'avance. Attention: j'insiste sur le fait qu'il nous faut avoir une partie de nos usines hors de France. En Allemagne, l'industrie est un système bi-localisé. La recherche, le haut-de-gamme, on le fait dans le pays, avec les salaires élevés. Puis on complète tout cela avec de la production dans les pays à bas salaires. Tout faire en France est impossible. Le retard est donc rattrapable. Mais à terme, je penche pour un rapprochement étroit avec les Allemands car je nous crois complémentaires, entre une France plus tournée vers les services, et une Allemagne davantage focalisée sur l'industrie.
Pour vous, on a également trop chargé la barque de la réglementation des entreprises...
On en a trop fait pour rajouter des réglementations portant sur les PME. Il aurait fallu les passer au crible pour savoir si elles aidaient ou pas l'industrie. Et là, je vise autant Bruxelles que le gouvernement français. Ceci-ci dit, lors des débats à Bruxelles, j'ai l'impression que le pouvoir public français défend moins bien ses intérêts industriels que le gouvernement allemand.
Comment faire passer la pilule d'une grande réforme?
Un tel plan n'est acceptable par les syndicats que si les entreprises se lancent dans des actions pour créer de l'emploi en France. C'est un équilibre: si on allège, il doit y avoir quelque chose en face. Le problème, c'est que la priorité à la création de l'emploi sur le sol national me semble beaucoup moins présente qu'en Allemagne. Plus qu'une question de coût du travail, c'est un problème de climat. Je suis très frappé du goût de la concertation en Allemagne par rapport au goût de la confrontation en France. Ceci dit, je suis tout à fait favorable aux textes qui poussent à la concentration des syndicats. Moins il y aura de syndicats minoritaires, plus les syndicats en place seront représentatifs. Pendant très longtemps, il m'a semblé que le Medef ne soutenait pas cette approche pour préférer s'appuyer sur des syndicats minoritaires. La situation actuelle me fait penser que cela n'a pas été une bonne politique.
(*«La France doit choisir», Editions du Seuil)

Propos recueillis par Sébastien Payonne

JDE | Édition Maine-et-Loire 49 | 3 février 2012

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