Loire-Atlantique

L'Enquête

JDE Edition Loire-Atlantique 44

Océane Constructions Pourquoi un tel désastre?

ajouté le 4 novembre 2011  -  - Mots clés : Actualité, Fait du mois

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Symbole de la razia opérée par Océane Constructions sur le marché nantais du petit collectif:la commune du Pellerin. Trois des quatre grues qui surplombent ce village des bords de Loire sont marquées aux couleurs de la PME orvaltaise aujourd'hui liquidée.

L'entreprise de gros oeuvre orvaltaise a été liquidée cet été, laissant 197 salariés sur le carreau et une ardoise record de 27,9millions d'euros. Le monde nantais du BTP s'interroge: comment une défaillance d'une telle ampleur a t-elle pu se produire?

Entre Nantes et Saint-Nazaire, c'était le champion incontesté de la grue. Au nombre de chantiers ouverts, Océane Constructions battait à plate couture toutes les autres entreprises du bâtiment de la région. Trente chantiers étaient encore en cours en juillet. Trois fois plus qu'une major comme Vinci! Créée en 2002 par deux frères, Zafer et Taner Topdemir, Océane Constructions a connu une croissance exponentielle, son chiffre d'affaires étant passé de six millions d'euros en 2006 à 37millions en 2010 (sur quinze mois). Employant 197 salariés, la société de gros oeuvre s'était même faite récemment construire un siège social de 1.000m² à Orvault. Sous cet angle, l'histoire a tout l'air d'une belle succes story.

Imbroglio judiciaire
Mais, au printemps dernier, les rêves de grandeur de la PME s'écroulent aussi vite qu'un château de cartes. Le 30mars, Taner Topdemir, président d'Océane Constructions, obtient l'ouverture d'une procédure de sauvegarde du tribunal de commerce de Nantes. Spectaculaire rebondissement le 27juillet: l'entreprise est tout bonnement liquidée par le tribunal de commerce de... Saint-Nazaire, la justice consulaire ayant découvert en cours de route que le juge nantais responsable des procédures collectives était l'un des créanciers d'Océane Constructions! Toujours est-il que le plan de sauvegarde se transforme en liquidation judiciaire en à peine quatre mois! La raison? «On s'est fait baiser! Le dirigeant nous a donné de mauvais chiffres!», confie Philippe Thibault, président du tribunal de commerce de Nantes.

Une ardoise de 27,9millions
La faillite de l'entreprise de gros oeuvre laisse 197 salariés sur le carreau et une ardoise abyssale, aujourd'hui estimée à 27,9millions d'euros par le tribunal de commerce de Saint-Nazaire. Les comptes n'étant toutefois pas encore finalisés, le passif «va friser les 30millions», juge Alain Lacroix, président de la juridiction nazairienne. «Ce sera sans doute beaucoupplus», spécule même un autre connaisseur du dossier. Pour les créanciers, la pilule est amère. Un fabricant de béton y laisse 1,5million d'euros, un professionnel des armatures 500.000€, un loueur de grues 150.000€, l'Ursaff 442.000€ en deux mois... Entre ceux qui n'ont pas été payés et ceux qui souffrent de l'arrêt des chantiers, les fournisseurs, les assurances, les banques et les clients trinquent (lire ci-contre). «Plusieurs petites entreprises ont déjà coulé, des terrassiers, des spécialistes du parpaing... Mais ça va prendre encore plusieurs mois pour connaître l'ampleur de la casse», indique Édouard Chambon, vice-président de la FFB.

Des prix imbattables...
Comment une entreprise a t-elle pu exploser en vol en laissant derrière elle une ardoise aussi phénoménale? Le président du tribunal de commerce de Saint-Nazaire pointe du doigt «une gestion désastreuse» qui ne doit rien à la crise. Si Océane Constructions gagnait autant de marchés, c'est parce qu'elle proposait à ses clients des prix imbattables, généralement de 10 à 20% en dessous de ceux pratiqués par la profession. Un positionnement inextricable, comme l'explique ce professionnel: «La marge dans le bâtiment, c'est 2% en moyenne. Alors casser les prix de vingt points, cela ne s'explique pas». D'autant que, pour faire face à sa croissance, Océane Constructions était capable, pour les débaucher, de surpayer certains de ses chefs de chantiers et de ses conducteurs de travaux. Des prix trop bas, des charges trop élevées et une qualité de chantier «qui tient la route, bien qu'irrégulière», d'après l'évaluation d'un concurrent: l'équation est intenable. Pour un proche de Taner Topdemir, le président d'Océane Constructions n'ayant pas souhaité répondre à nos sollicitations: «Ils étaient totalement dépassés et ont eu les yeux plus gros que le ventre. Ils allaient chercher du chiffre d'affaires, sans aucune étude de marché et sans mesures d'impact. Pour couvrir les pertes d'un chantier, ils en prenaient deux autres et ainsi de suite. Ils ont grandi trop vite, sans avoir de personnels qualifiés, notamment dans l'encadrement». Malgré les rumeurs qui circulaient à son propos dans le secteur du bâtiment,


Océane Constructions continuait à prendre des marchés.
«Comment ont-ils tenu?»

Le gérant d'un bureau d'études s'interroge: «Tout le monde savait qu'ils allaient couler. Reste à savoir comment ils ont fait pour tenir aussi longtemps». Un autre professionnel du bâtiment tente une réponse: «Ce que l'on voit fréquemment dans nos métiers, c'est de la "cavalerie": l'entreprise gonfle artificiellement la facture par rapport à l'état d'avancement réel du chantier. Pour que cela fonctionne, il faut multiplier son nombre de chantiers chaque année. Car, dès qu'il n'y a plus de croissance, l'entreprise tombe sur un os». Est-ce la voie suivie par la PME orvaltaise?

Quelles suites?
Deux autres types d'acteurs sont aujourd'hui dans le collimateur des professionnels du BTP: les clients d'Océane qui ont, selon eux, «profité des prix bas tout en connaissant parfaitement le prix réel d'un bâtiment». Directeur général du bailleur social Samo, Bruno Bataille se défend d'avoir fermé les yeux. «On entendait pas mal de choses sur cette entreprise mais on ne peut se baser sur des rumeurs pour attribuer ou non un chantier. Nous, ce que l'on regardait, c'était les éléments administratifs et financiers et, de ce point de vue, il n'y avait rien à signaler». Outre les clients, les conseils de l'entreprise sont aussi pointés du doigt. «Comment l'expert-comptable et le commissaire aux comptes peuvent-ils expliquer un tel désastre?», accuse ainsi un dirigeant nantais. Contacté par nos soins, le commissaire aux comptes quimpérois d'Océane a préféré se réfugier derrière le secret professionnel... Beaucoup de questions demeurent, mais l'affaire Océane Constructions est loin d'être close. Un contrôle fiscal est actuellement en cours, tandis que le tribunal de commerce ainsi que le tribunal correctionnel peuvent sanctionner les dirigeants s'il est prouvé qu'une faute de gestion ou un acte frauduleux a entraîné la chute de la PME. Dans un dossier qu'il juge ««extraordinaire», le président du tribunal de commerce de Saint-Nazaire assure qu'il n'est pas prêt de jeter l'éponge: «Notre rôle maintenant, c'est de regarder le comportement des dirigeantset d'agir le cas échéant».

Comment clients et fournisseurs font face à cette liquidation

Sylvain Fidan, président de Loire Océan Armatures
500.000 € d'impayés.«La société fabrique depuis onze ans des armatures pour béton. Il y a trois ans, on a décidé de travailler en direct avec les entreprises du BTP. Océane Constructions nous a alors beaucoup aidés. On n'était pas du tout connu et ils nous ont fait confiance et confié des chantiers. Cela s'est très bien passé pendant un an et demi, puis, sur les six derniers mois, ils ont commencé à avoir du retard dans leurs paiements. Vu qu'ils m'avaient aidé, j'ai voulu les aider à ma façon. C'était une erreur... Au final, cela nous coûte 500.000€ d'impayés, soit 20% de notre chiffre d'affaires. J'ai beaucoup appris de cette histoire. Je me suis remis en cause. Aujourd'hui, pas un client ne représente plus de 10% du chiffre d'affaires. Océane était monté à 38%... Avec les assureurs, cela a été compliqué. Du jour au lendemain, ils ont descendu notre note à zéro, ce qui nous obligeait à payer cash nos fournisseurs. Mais pas question de baisser les bras: l'entreprise emploie vingt salariés. Nous avons sorti la tête de l'eau, grâce au recours d'un factor et à la confiance de ma banque, le Crédit Maritime.C'est grâce à eux que l'on tient aujourd'hui.»
Jean-Marc Ferrary, président d'Ouest Grue
10% du chiffre d'affaires.«On avait six grues chez eux. On s'est pris une ardoise, non garantie, de 150.000€, ce qui représente 10% de nos revenus. Ça fait mal, d'autant qu'on sortait d'une période difficile. Pour compenser, on a dû vendre certaines de nos grues. Depuis, sur les six chantiers, quatre ont redémarré. Cela aurait donc pu être pire.» Patrick Elias, dirigeant de la Nantaise d'Habitations Des chantiers 3 à 8 % plus chers.«Nous avions trois opérations en cours avec Océane Constructions. Nous avons dû les résilier et les réattribuer à d'autres entreprises pour un surcoût compris entre 3 et 8 % . Au-delà du surcoût, ce sont les retards de livraison, jusqu'à sept mois, qui sont pénalisants puisque pendant ce temps là nous n'avons pas de locataires. Les autres entreprises qui travaillaient sur ces chantiers ont aussi été désorganisées dans leurs plannings avec à la clé des pertes indirectes. Nous étions relativement inquiets quant à la forte croissance de l'activité d'Océane Constructions mais toutes leurs pièces administratives étaient en règle. Nous ne pouvions donc pas les écarter des appels d'offres.» ILS TÉMOIGNENT

«La FFB prête à se porter partie civile»

 Océane Constructions  Pourquoi un tel désastre?


Que vous inspire la faillite d'Océane?
«Cette affaire a un impact très fort pour les entreprises du BTP, aussi bien sur le plan économique qu'en termes d'image. Les adhérents de la FFB sont très inquiets de voir les prix s'effondrer et Océane Constructions a participé à l'effondrement des prix. Pour le résultat catastrophique que l'on connaît... C'est pourquoi la FFB de Loire-Atlantique et la FFB des Pays de la Loire se porteront partie civile dès lors qu'une action en justice sera engagée.On l'a déjà fait il y a deux ans pour une entreprise du Sud Loire.»
Le cas d'Océane Constructions est-il isolé?
«Par son ampleur, il est extraordinaire. Mais, la profession fait face aujourd'hui à une terrible guerre des prix. Celle-ci est notamment alimentée par la recrudescence du dumping social. Il y a un certain nombre d'entreprises qui se créent, meurent et renaissent de leurs cendres tel le Phoenix. Tout ça est très organisé. C'est pourquoi nous rappelons aux maîtres d'ouvrage que la FFB a une charte avec la police aux frontières afin de lutter contre le travail dissimulé. Et on leur rappelle aussi ce qui doit être fait par rapport aux offres de prix anormalement basses.»

S.V. et S.J.

JDE | Édition Loire-Atlantique 44 | 4 novembre 2011

Vos réactions 1 commentaire

  • lepitre - commentaire ajouté le 12 novembre 2012 à 16h50
    DOSSIER OCEANE CONSTRUCTION
    Je trouve cet article très intéressant...mais vous n\'évoquez que très peu les sous-traitants qui pour s\'aligner aux prix très bas, ont forcément du tricher dans leurs déclarations sociales ...toujours le problème du donneur d\'ordre qui est également peu réactif (bien sûr cela l\'arrange !!!)

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  • lepitre : DOSSIER OCEANE CONSTRUCTION - Je trouve cet article très intéressant...mais vous n\'évoquez que très peu les sous-traitants qui pour s\'aligner aux prix très bas, ont forcément du tricher dans leurs déclarations sociales ...toujours le problème du donneur d\'ordre qui est également peu réactif (bien sûr cela l\'arrang...

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