Fait du mois
2010 est une année charnière pour l'aéroport de Lannion qui souffre d'une forte baisse de fréquentation depuis 2007 (-16% en 2008, -17% en 2009) et table sur un déficit de la ligne Lannion-Paris de 2,4M€. Un déficit financé à 65% par l'État. Le reste étant partagé entre le CG 22, la CCI et les communautés d'agglomérations locales. Un engagement valable pour la seule année 2010. Les membres du syndicat mixte annonçant déjà qu'ils ne pourront réitérer le même effort pour les prochaines années...
Bénédicte Hascoët et Julien Uguet
34.017. C'est le nombre de passagers qui ont emprunté la ligne Lannion-Paris en 2009. Un chiffre bien loin des 85.000 usagers comptabilisés en 2000 au temps de l'avion du CNET. «La baisse de fréquentation s'est accélérée depuis 2-3 ans, explique Laurent Le Mercier, directeur de l'aéroport. La politique voyage des entreprises est plus drastique. Il y a également l'émergence de moyens alternatifs de communication. En 1997, la clientèle d'affaires représentait 80% des passagers. Aujourd'hui, elle ne pèse plus que 50%. On assiste même à un glissement de la clientèle d'affaires vers des billets loisir.»
Une DSP jusqu'en 2013
Depuis le 23novembre, c'est Airlinair qui exploite la ligne. Avec un objectif clair: remonter le trafic. Jusque-là, cette compagnie française affrétait des avions sur la ligne Lannion-Paris via d'autres compagnies. La délégation de service public a été obtenue pour les quatre prochaines années. Avec un déficit annoncé de 2,4M€ sur la ligne pour 2010 et des membres du syndicat mixte qui ont dû mettre la main au portefeuille. Si 65% de la dette est épongée par l'État, les collectivités locales ont dû doubler leur participation cette année. Outre les frais de fonctionnement de l'aéroport qui s'élèvent à 800.000 € pour une année, partagés entre le CG 22, la CCI 22 et les communautés de communes environnantes, il restait 847.000 € à trouver pour combler le déficit. Un effort financier valable pour la seule année 2010 puisque l'État, pour l'instant, ne s'engage pas au delà. Tout comme la CCI qui a cédé une partie des terrains des Plaines Villes pour financer son effort. «Nous ne pourrons pas faire cela tous les ans», prévient déjà Gérard Le Bourhis, vice-président de la CCI, en charge des établissements gérés.
«Pas d'acharnement thérapeutique»
Après cela... «Nous recommencerons dès le mois de mai à chercher des solutions afin de pérenniser cet outil économique indispensable, annonce déjà Denis Mer, président du syndicat mixte de l'aéroport. S'il le faut, nous irons voir Dominique Bussereau - le ministre des transports - Pour l'instant, nous devons tout mettre en oeuvre pour que les Trégorrois, entreprises et privés, reprennent l'avion, grâce notamment à une tarification correcte. Et gérer au mieux les frais de gestion de la plateforme afin de convaincre les collectivités de poursuivre leur engagement.» Dans deux ans, le syndicat table sur un déficit d'exploitation de la ligne de 1,7M€. «Si nous sommes au dessus, il faudra prendre des décisions. Il n'y aura pas d'acharnement thérapeutique!» De quoi laisser planer le doute sur le devenir de la quarantaine de salariés travaillant sur le site de Lannion, dont 21 sont directement rattachés au syndicat mixte. Une menace qui mobilise le monde économique. Tout comme les hôteliers locaux qui réfléchissent à la mise en place des produits destinés à capter de nouveaux clients, le club des entrepreneurs Ouest Trégor souhaite ardemment le maintien de la ligne. «Face à l'isolement de notre territoire, il est nécessaire d'avoir un moyen de transport efficace, souligne Nathalie Olivier, présidente du réseau. C'est un élément indispensable au développement économique et à l'attractivité touristique du territoire. Nous comptons jouer notre rôle en activant la fréquentation de l'aéroport grâce à une meilleure communication auprès de tous nos membres.»
Exploitant désormais en direct la ligne Lannion-Paris, la compagnie Airlinair entend mettre les moyens pour redresser la barre. En affinant notamment la grille tarifaire. Entretien avec Thierry Soulard, délégué commercial.
Pourquoi avoir choisi de vous porter candidat à la délégation de service public pour la liaison Lannion-Paris ?
Airlinair et l'aéroport de Lannion ont une histoire commune. Lors de la création de la compagnie, la première liaison mise en place a été celle entre Paris et la capitale du Trégor, à l'époque pour le compte d'Air Liberté. Au-delà, Lionel Guérin, le P-dg d'Airlinair, a toujours eu cette volonté de s'inscrire dans une logique d'investissement durable dans les régions. C'est le cas par exemple à Albi ou à Aurillac où les DSP nous sont reconduites. Il faut bien comprendre que nous ne sommes pas une entreprise de coup.
La gestion en direct va-t-elle changer les choses ?
Effectivement. La commercialisation en direct, commencée le 23novembre 2009, offre davantage de proximité dans la gestion de la ligne. À commencer par la grille tarifaire que nous avons souhaité refondre complètement. La relance de la ligne passe par un ajustement des prix, jugés trop élevés notamment par les patrons que l'on voyait de moins en moins prendre l'avion. Et il faut bien comprendre que la réussite de la ligne dépend du flux de clientèle d'affaires.
Quel sera le prix le plus élevé pratiqué pour les patrons ?
S'ils s'abonnent, nous leur garantissons un aller-retour au prix maximum de 399?. C'est 100? de moins qu'auparavant. L'effort n'est pas anodin. Ces billets ne sont soumis à aucune condition et sans quotas. Pour stimuler l'abonnement, la carte de fidélité sera offerte au cours des six premiers mois. À côté de cela, nous avons développé une gamme de tarifs moins élevés, ouverte aux patrons, de 163€ à 299€. Des billets soumis à conditions et limités en nombre.
Comment se sont passés vos rencontres avec Alcatel et France Telecom, les grands clients de la ligne ?
Nous les avons effectivement rencontrés en premier, à Lannion et à Paris où sont basés leurs acheteurs nationaux. Les conditions négociées avec eux sont les mêmes que celles proposées aux abonnées PME. Des PME que nous avons rassemblées sur le site de l'aéroport le 14janvier au cours d'une soirée de présentation de la nouvelle grille tarifaire. Nous sommes à la fois dans une logique de volume et dans une logique de valeur. Je pense que tout le monde est conscient de la nécessité de conserver une ligne pour le développement économique du Trégor.
La qualité du service est une de vos préoccupations...
Au-delà des prix, il est nécessaire de limiter les pannes, d'avoir la meilleure ponctualité possible, etc. Le fait d'être délégataire en direct nous permet de mieux exploiter les compétences de notre centre de coordination opérationnel mis en place depuis un peu plus d'un an. Ce travail porte aujourd'hui ses fruits.
Quels objectifs vous êtes-vous fixé ?
Pour la première année d'exploitation, l'objectif est de repasser le cap des 40.000 voyageurs par an. Plus serait mieux. Il nous faut atteindre un niveau de remplissage moyen de 60%, contre 40% à 50% auparavant. Pour cela la présence d'une clientèle touristique est également nécessaire. L'idée est de faire de Lannion une véritable destination d'arrivée. Nous multiplions les rencontres avec les agences de voyages pour leur vendre cette escale. En parallèle, nous avons rencontré les restaurateurs, les hôteliers et Côtes-d'Armor Tourisme pour imaginer des offres packages week-end et semaine à des prix raisonnables. Nous espérons toutefois que la DSP, accordée pour quatre ans, ne sera pas remise en cause dès 2011. Il faut nous laisser le temps de faire connaître cette liaison à laquelle nous croyons beaucoup.
Les patrons trégorrois sont nombreux à militer pour le maintien de la ligne aérienne Lannion-Paris. Témoignage de trois d'entre-eux.
Hervé le Guillou, P-dg de Dixid.
«Pour les grands groupes multisites, il y a peut-être d'autres moyens de communication, comme la vidéo-conférence, mais pour moi qui pense que rien ne vaut le contact physique, il n'y a pas d'autre alternative qu'un moyen de transport efficace. Dans notre société de conseil et d'ingénierie, nous sommes appelés à nous déplacer régulièrement à Paris. Nous effectuons 3 allers-retours Lannion-Paris en avion par mois et 10 avec le TGV. Avec une grille tarifaire adaptée aux entreprises, des AR à 300€ par exemple, ces 10 voyages se feraient en avion. Avec le train, nous devons souvent prévoir un déplacement sur deux jours avec les surcoûts que cela engendre. L'avion nous permet un aller-retour dans la journée et un déplacement à 300€ peut être facturé au client.»
Dominique Lecomte, Pdg de Comptafrance.
«Je prends en moyenne l'avion trois fois par mois pour me rendre à des réunions de travail sur Paris. La suppression de la rotation quotidienne de la mi-journée (NDLR: elle fonctionne désormais uniquement le lundi et le vendredi), avait déjà amené à modifier mon organisation. Si demain, l'aéroport ferme, j'irai, comme je le fais parfois déjà, prendre l'avion à Brest. Le problème de cette ligne a toujours été le coût prohibitif pratiqué pour l'utiliser. On nous propose des tarifs dégressifs si nous achetons nos billets à l'avance. Mais comment voulez-vous connaître votre planning 60 jours avant? Et si celui-ci bouge à la dernière minute? Tout cela, couplé à des retards ou des annulations nombreuses, explique la désaffection des patrons et des touristes de passage. Un prix raisonnable tournerait autour de 250€ AR sans condition. Bien sûr, on nous parle du TGV nous mettant à moins de 3h de Paris, mais ce n'est pas encore pour demain. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que cet outil participe au dynamisme et au rayonnement du territoire de Lannion. Sa simple utilisation comme terrain de jeu pour l'aéro-club serait une très mauvaise nouvelle pour le développement économique futur du Trégor.»
Patrick Touzé, directeur de Mixad
. «Je prends l'avion au départ de Lannion tous les mardi pour revenir le jeudi soir, ceci dans le cadre de mes activités professionnelles, puisque nous disposons de bureaux à Paris et dans l'aérogare de Lannion, mais aussi parce que je vis dans la région. Je comprends que le nombre de rotations ait diminué car les vols de la mi-journée étaient souvent vides. Les deux atouts de cet aéroport sont la rapidité de transfert vers Paris centre, en moyenne 2heures tout inclus, mais aussi le prix. Si on est malin, on peut se débrouiller pour décrocher des billets concurrentiels vis-à-vis du train, aux alentours de 180€ AR. Avec toutefois un point noir: le fait que ces billets ne soient ni échangeables, ni modifiables, ni remboursables. Nous réfléchissons depuis quelques mois à un regroupement de nos différents sites. Il est évident que la fermeture de l'aéroport pourrait accélérer notre départ. Au-delà, la fin de la ligne serait extrêmement préjudiciable pour le développement économique du territoire et le tourisme. Si développement futur il y a, celui-ci devra passer par une meilleure communication autour de la ligne. Le grand public ne l'utilise pas assez.»
Pour beaucoup, la carte du tourisme est une des solutions pour dynamiser la ligne Paris-Lannion.
Patron de l'Aigue-Marine à Tréguier, et président du club des hôteliers de Perros-Guirec à Paimpol, Jacques Chaumet ne veut pas entendre parler d'une fermeture potentielle de l'aéroport de Lannion. «C'est un outil favorable et indispensable au développement touristique et économique de notre territoire. Notamment si vous voulez développer une activité séminaire ou de congrès dans la région.Le TGV est une solution d'avenir pour les Côtes-d'Armor, mais elle favorisera toujours le bassin briochin.»
Des packages attractifs
Convaincu, comme nombre de ses confrères hôteliers, Jacques Chaumet milite pour une meilleure communication autour de l'aéroport. «Il est nécessaire de mieux faire connaître notre territoire et cet atout indéniable qui le relie à Paris très rapidement. Cela passe par un travail de l'exploitant de la ligne mais aussi de la profession et du comité départemental du tourisme.» La question du prix des vols est aussi mise sur le tapis. «La ligne a toujours eu une image prix mauvaise. Si on peut proposer des tarifs aller-retour attractifs, nous, derrière, nous serons capables de proposer des packages week-end ou semaine pour les touristes.»
Concurrence de l'aéroport de Brest et du TGV
Longtemps évoquée, l'arrivée d'une compagnie low-cost sur le site de Lannion semble bien loin désormais. La faute notamment à une piste trop courte pour accueillir des gros porteurs de plus de 200 passagers. La faute également à une concurrence accrue. Situé à 45 minutes, l'aéroport de Brest a déjà préempté la place. «Nous n'avons pas su anticiper cette évolution de marché, confie ce restaurateur. L'image d'une ligne ?professionnelle? plus que grand public collera toujours à Lannion.»
En 2005, avec plus de 52.000 passagers, le contexte de l'aéroport de Lannion-Trégor était différent de celui d'aujourd'hui. À l'époque, le syndicat mixte envisageait, pour diversifier les débouchés de la plate-forme, d'allonger la piste de 360m. Objectif: accueillir des avions plus gros, notamment des charters affrétés par des compagnies low-cost. Pour réaliser ces travaux, qui auraient dûs s'achever cette année, l'aéroport avait déposé une demande de subvention auprès de la Commission européenne. Et ainsi bénéficié d'une enveloppe de 1,6M€ au titre des fonds FEDER. Une somme pour l'heure utilisée à d'autres fins, notamment la mise en conformité et le renforcement de la piste. Une affectation différente qui impliquera forcément, à l'horizon 2013, le remboursement intégral de la subvention. Une épée de Damoclès supplémentaire en perspective au-dessus de l'aéroport de Lannion...
1937
Lancement des vols d'aviation légère et sportive sur l'aérodrome Lannion - Servel.
1939-1945
Occupation du site par les Allemands. La piste en béton est allongée à 1.400m.
1959
Le centre national d'études des télécommunications installe un centre d'essai en vol.
1964
Liaison avec l'aérodrome militaire de Villacoublay jusqu'à décembre 2001 (25.000 passagers par an).
1989
Allongement de la piste à 1.700m.
1994
Création de la nouvelle aérogare.
2001
Extension du bâtiment avec création de nouveaux bureaux.
2005
Projet d'allongement de la piste.
2006
Mise en conformité et renforcement de la piste.
2009
Airlinair est choisie pour exploiter la ligne dans le cadre d'une DSP de quatre ans. Toutefois, le syndicat mixte se donne une année pour démontrer l'intérêt économique du site.
- Aéroport de Lannion: 02.96.05.82.22
- Aéroport de Saint-Brieuc: 02.96.94.95.00
- Airlinair - Thierry Soulard: 06.76.05.80.03
- Mixad: 02.96.48.00.80
- Dixid: 02.96.48.44.28
- Comptafrance: 02.96.48.39.00
- Club des entreprises Ouest Trégor: 02.96.91.08.15
- Club des hôteliers de Perros-Guirec à Paimpol: 02.96.92.97.00
Impossible de ne pas évoquer l'avenir de l'aéroport de Saint-Brieuc quand se pose la question du devenir commercial de son homologue de Lannion. «Il n'y a aucun tabou. Toutes les options sont envisageables.» Président du syndicat mixte de l'aéroport de Saint-Brieuc, Michel Brémont est catégorique. La possibilité d'une fermeture pure et simple de l'aéroport briochin n'est pas à exclure. Même si elle n'est pas, pour l'heure, à l'ordre du jour. Des réunions de travail vont débuter fin février entre les différents partenaires du syndicat (CG22, CCI, Agglo de Saint-Brieuc). Avec un déficit de 750.000€ enregistré en 2009 (700.000€ en 2007, 583.000€ en 2008), et des prévisions identiques en 2010, rien ne plaide en effet pour le maintien d'une activité aéroportuaire à Saint-Brieuc. «Une chose dont nous sommes certains, confirme Michel Brémont. C'est que plus aucun vol commercial ne pourra décoller de Trémuson puisque notre appareil de filtrage et de sûreté des passagers n'est plus conforme.» Finies donc les velléités de développer des vols vers les îles anglo-normandes ou le sud de l'Angleterre. L'aéroport de Saint-Brieuc, qui bénéficie pourtant de la 2e plus grande piste de Bretagne, derrière Brest, est aujourd'hui uniquement dédié aux activités de fret (28t en 2009 contre 14t en 2008), d'aviations d'affaires et de loisirs. Soit 8.000 vols par an. «L'année 2010 sera celle de la remise à plat des coûts de fonctionnement pour les réduire à leur strict minimum.» Le nombre de salariés présents sur le site (12) devrait sensiblement diminuer. Un travail qui a déjà commencé. Laurent Le Mercier, qui consacrait jusqu'alors 20% de son temps à l'aéroport de Saint-Brieuc, travaille désormais uniquement au développement du site de Lannion.
JDE | Édition Côtes-d'Armor 22 | 5 février 2010

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